Chères et chers collègues,
Nous avons la très grande tristesse de vous annoncer le décès d’Yves Chevallard survenu lundi 16 mars 2026.
Yves Chevallard est le père fondateur de la Théorie Anthropologique du Didactique et chercheur incontournable de notre communauté. Il a dédié sa vie professionnelle à l’enseignement des mathématiques. Ses premiers travaux ont porté, dès la fin des années 1980, sur les phénomènes de transposition didactique, puis se sont poursuivis et développés pour donner naissance, au début des années 90, à la Théorie Anthropologique du Didactique.
Comme le mentionnent Floriane Wozniak, Marianna Bosch et Michèle Artaud dans ce texte, « la puissance créatrice des travaux de recherche d’Yves Chevallard se situe, d’abord, dans un positionnement d’émancipation épistémologique et institutionnelle par rapport aux institutions dans lesquelles vivent les objets de savoir qu’étudie la didactique des mathématiques ».
Son œuvre a été récompensée en 2009 par l’attribution de la médaille Hans Freudenthal, décernée par la Commission Internationale de l’Enseignement des Mathématiques, en reconnaissance de la mise en place et du développement d’un programme de recherche en didactique des mathématiques original, fructueux et influent. L’apport de la TAD est en effet considérable pour les recherches en didactique des mathématiques, Yves Chevallard a inspiré et inspire encore de nombreux chercheurs en France comme à l’international, notamment en Espagne et en Amérique latine.
L’heure aujourd’hui est au recueillement, le temps des hommages, scientifiques et humains, sans nul doute nombreux, suivra. L’ARDM organisera un premier temps d’échanges et de partages lors du séminaire national et du colloquium organisé avec la CFEM, qui se tiendront ces jeudi 19 et vendredi 20 mars.
N’hésitez pas à témoigner sur ce fil de discussion, pour lui rendre hommage : vos messages et vos pensées seront transmis à la famille.
Le bureau et le comité de l’ARDM


J’ai appris le travail de la modélisation mathématique à l’IREM, avec Yves Chevallard, en 1976; et dès qu’il en a eu connaissance il nous a introduit aux travaux de Guy Brousseau dont il a montré une compréhension profonde. Avec quelques professeurs intéressés, nous avons suivi le DEA mis en place avec l’université de Bordeaux et nous avons collectivement avancé sur deux projet d’enseignement et un dispositif d’observation. Le premier sur le travail algébrique pensé comme modélisation de l’arithmétique, et la question du calcul comme preuve, le second sur le travail géométrique, l’axiomatique et la démonstration. Bien que nous ayons manqué d’un « Collège pour l’observation », nous avons mis en place un dispositif d’observation et d’évaluation de l’enseignement à l’échelle de l’académie, en parallèle de l’invention de formations continues à l’intention des professeurs de Collège. C’est a cette période et sous son impulsion que j’ai appris les gestes élémentaires de l’enquête sur les savoirs et de la recherche sur les questions de l’enseignement : la nécessité d’entrer par le travail en profondeur sur les mathématiques à enseigner et plus généralement sur les fondements épistémologiques des savoirs à transmettre. C’est aussi à ces occasions que j’ai compris ce qu’est le système bureaucratique de l’enseignement « moderne » et le poids du temps didactique sur les écoles et les classes : ce système implique la transposition des savoirs et limite la performance d’un système si fortement bureaucratisé qu’il se trouve incapable des évolutions nécessaires.
Mais nos intérêts communs à l’époque des l’IREM se sont séparés à la création des IUFM, car je n’ai pas été impliqué comme didacticien des mathématiques dans la formation des professeurs. En accord avec Yves, j’ai poursuivi avec l’observation des élèves pour comprendre leurs difficultés à faire valoir ce qu’elles et ils savent, lorsqu’elles et ils doivent apprendre de leurs aînés les savoirs qui leur seront nécessaires. Mais toujours, j’ai suivi les avancées de la TAD et apprécié la capacité qu’elle donne aux chercheuses et chercheurs qui ont su s’emparer de son formalisme pour traiter leurs questions, bien que je ne l’ait pas trouvé adapté aux miennes. Les questions posées par Yves m’ont aidé à poursuivre l’exploration de la théorie des situations didactiques et de ses apports en les situant dans un cadre plus large que les mathématiques pour mieux comprendre les questions posées par la transmission des savoirs avec les connaissances qui peuvent leur associées mais surtout, avec celles qui leur sont fortement liées et forment leur écosystème: ce que l’on appelle une approche anthropologique dont la dimension de critique sociale, que nous partagions, est pour moi essentielle.
Le dialogue et le débat avec Yves m’ont ouvert un champ d’action et de pensée que je n’aurais pu imaginer, il m’en restera le souvenir précieux.
Hommage du Groupe de Travail de Didactique des Mathématiques – Brésil à Yves Chellard
Comment évaluer le rôle qu’une personne peut jouer au sein d’une communauté internationale tout entière ? L’une des pistes pour répondre à cette question fondamentale serait, dans le cadre du paradigme de questionnement du monde, de nous poser de nouvelles questions sur cette même personne. Qui est cette personne ? Quel est son métier ? Qui la connaît intimement ? À quelles institutions cette personne est-elle ou a-t-elle été soumise ?
Chacune de ces questions suscite des réponses qui ne manqueront pas d’en susciter d’autres. Ainsi, parler d’une personne peut se transformer en un véritable parcours d’étude et de recherche. Cette introduction a pour but de rendre un hommage respectueux à la mémoire vivante de celui qui est une source d’inspiration pour toute une génération d’étudiants, d’enseignants et de chercheurs à travers le monde : notre cher Yves Chevallard.
En ce moment de douleur causé par son départ, le deuil se manifeste sous différentes facettes ; c’est pourquoi, parfois, les mots manquent pour exprimer toute l’affection que la communauté brésilienne de didactique des mathématiques porte à Chevallard. À défaut de ces mots, il ne nous reste plus qu’à nous tourner vers l’héritage qu’il laisse à l’humanité, à travers son œuvre et l’exemple de sa vie.
Il suffirait peut-être de recenser la centaine de mémoires et de thèses soutenues au Brésil entre 2005 et 2026, dans lesquelles la Théorie anthropologique du didactique a constitué la principale référence théorique. Ou encore les séminaires dispensés par Chevallard lui-même, qui ont transformé des parcours universitaires et des vies. L’importance de ces jalons se traduit par la participation brésilienne aux éditions du CITaD, qui ont tissé des liens, des souvenirs et des réseaux d’expériences.
Mais la vie qui continue de battre, incarnée par le mot « saudade », montre que les multiples relations personnelles entre la communauté brésilienne et la personne de Chevallard renvoient à une dimension plus large de son œuvre : la transformation des écoles dans leur fonction sociale, l’enseignement des mathématiques et la diffusion du savoir comme point de départ pour la construction d’un monde meilleur. À celui qui a aimé son travail, les mathématiques et la vie, nous exprimons notre gratitude : pour chaque leçon, pour chaque étreinte et chaque sourire affectueux, pour l’inspiration. Nous exprimons également notre solidarité à sa famille et à ses amis proches. Il nous reste la certitude que sa mémoire reste vivante, car son œuvre est désormais transposée dans une institution que nous appelons l’éternité.
GT 14 – Didactique des Mathématiques de la Société Brésilienne d’Éducation Mathématique – Brésil
Yves Chevallard était un penseur fécond et profond ; sa disparition crée un vide pour toute la communauté de recherche en didactique des mathématiques. Sa construction d’une théorie originale, la théorie anthropologique du didactique, a marqué une étape dans le développement de notre discipline, et dans celui d’une problématique du didactique au-delà des mathématiques et des frontières intellectuelles. Quelles que soient les convergences ou les désaccords, la lecture de ses travaux a été, depuis des décennies, une source de réflexion et d’enrichissement pour tous.
Je me souviens de notre première rencontre, à Orléans, en 1975, lors d’une réunion de préparation du congrès ICME 3 : sa personnalité m’avait marqué par la précision et l’exigence de ses contributions. Cinq ans plus tard, lors de l’école d’été de Chamrousse, il donna son cours séminal sur la transposition didactique, un concept vers lequel je reviendrai souvent, et encore récemment pour comprendre le point où nous sommes parvenus dans l’enseignement de la preuve.
Au cours de ces années, Yves Chevallard a ainsi créé et développé une théorie holistique du didactique et donné un sens fort à l’idée même de théorie en didactique. Il a de plus fondé une communauté dynamique et productive qui poursuivra son œuvre : celle de la recherche de fondements pour nos travaux. Sa disparition m’a surpris, c’est une perte et une tristesse, je salue un compagnon et un pionnier.