Chères et chers collègues,
Nous avons la très grande tristesse de vous annoncer le décès d’Yves Chevallard, père fondateur de la Théorie Anthropologique du Didactique et chercheur incontournable de notre communauté.
Yves Chevallard a dédié sa vie professionnelle à l’enseignement des mathématiques. Ses premiers travaux ont porté, dès la fin des années 1980, sur les phénomènes de transposition didactique, puis se sont poursuivis et développés pour donner naissance, au début des années 90, à la Théorie Anthropologique du Didactique.
Comme le mentionnent Floriane Wozniak, Marianna Bosch et Michèle Artaud dans ce texte, « la puissance créatrice des travaux de recherche d’Yves Chevallard se situe, d’abord, dans un positionnement d’émancipation épistémologique et institutionnelle par rapport aux institutions dans lesquelles vivent les objets de savoir qu’étudie la didactique des mathématiques ».
Son œuvre a été récompensée en 2009 par l’attribution de la médaille Hans Freudenthal, décernée par la Commission Internationale de l’Enseignement des Mathématiques, en reconnaissance de la mise en place et du développement d’un programme de recherche en didactique des mathématiques original, fructueux et influent. L’apport de la TAD est en effet considérable pour les recherches en didactique des mathématiques, Yves Chevallard a inspiré et inspire encore de nombreux chercheurs en France comme à l’international, notamment en Espagne et en Amérique latine.
L’heure aujourd’hui est au recueillement, le temps des hommages, scientifiques et humains, sans nul doute nombreux, suivra. L’ARDM organisera un premier temps d’échanges et de partages lors du séminaire national et du colloquium organisé avec la CFEM, qui se tiendront ces jeudi 19 et vendredi 20 mars.
N’hésitez pas à témoigner sur ce fil de discussion, pour lui rendre hommage : vos messages et vos pensées seront transmis à la famille.
Le bureau et le comité de l’ARDM


J’ai appris le travail de la modélisation mathématique à l’IREM, avec Yves Chevallard, en 1976; et dès qu’il en a eu connaissance il nous a introduit aux travaux de Guy Brousseau dont il a montré une compréhension profonde. Avec quelques professeurs intéressés, nous avons suivi le DEA mis en place avec l’université de Bordeaux et nous avons collectivement avancé sur deux projet d’enseignement et un dispositif d’observation. Le premier sur le travail algébrique pensé comme modélisation de l’arithmétique, et la question du calcul comme preuve, le second sur le travail géométrique, l’axiomatique et la démonstration. Bien que nous ayons manqué d’un « Collège pour l’observation », nous avons mis en place un dispositif d’observation et d’évaluation de l’enseignement à l’échelle de l’académie, en parallèle de l’invention de formations continues à l’intention des professeurs de Collège. C’est a cette période et sous son impulsion que j’ai appris les gestes élémentaires de l’enquête sur les savoirs et de la recherche sur les questions de l’enseignement : la nécessité d’entrer par le travail en profondeur sur les mathématiques à enseigner et plus généralement sur les fondements épistémologiques des savoirs à transmettre. C’est aussi à ces occasions que j’ai compris ce qu’est le système bureaucratique de l’enseignement « moderne » et le poids du temps didactique sur les écoles et les classes : ce système implique la transposition des savoirs et limite la performance d’un système si fortement bureaucratisé qu’il se trouve incapable des évolutions nécessaires.
Mais nos intérêts communs à l’époque des l’IREM se sont séparés à la création des IUFM, car je n’ai pas été impliqué comme didacticien des mathématiques dans la formation des professeurs. En accord avec Yves, j’ai poursuivi avec l’observation des élèves pour comprendre leurs difficultés à faire valoir ce qu’elles et ils savent, lorsqu’elles et ils doivent apprendre de leurs aînés les savoirs qui leur seront nécessaires. Mais toujours, j’ai suivi les avancées de la TAD et apprécié la capacité qu’elle donne aux chercheuses et chercheurs qui ont su s’emparer de son formalisme pour traiter leurs questions, bien que je ne l’ait pas trouvé adapté aux miennes. Les questions posées par Yves m’ont aidé à poursuivre l’exploration de la théorie des situations didactiques et de ses apports en les situant dans un cadre plus large que les mathématiques pour mieux comprendre les questions posées par la transmission des savoirs avec les connaissances qui peuvent leur associées mais surtout, avec celles qui leur sont fortement liées et forment leur écosystème: ce que l’on appelle une approche anthropologique dont la dimension de critique sociale, que nous partagions, est pour moi essentielle.
Le dialogue et le débat avec Yves m’ont ouvert un champ d’action et de pensée que je n’aurais pu imaginer, il m’en restera le souvenir précieux.